QUELLE INTÉGRATION DES ACTIVITÉS PRODUCTIVES DANS LES AGGLOMÉRATIONS URBAINES ?

QUELLE INTÉGRATION DES ACTIVITÉS PRODUCTIVES DANS LES AGGLOMÉRATIONS URBAINES ?

QUELLE INTÉGRATION DES ACTIVITÉS PRODUCTIVES DANS LES AGGLOMÉRATIONS URBAINES ?

« Si réindustrialiser la France est aujourd’hui un objectif consensuel, des interrogations subsistent sur les modalités de l’implantation spatiale des activités industrielles. Le retour de l’industrie soulève des questions de disponibilité du foncier, d’acceptabilité sociale des projets, d’insertion dans le milieu urbain ou de compatibilité avec une bonne qualité de vie. » C’est en ces termes qu’une journée d’étude, organisée le 7 novembre 2022 par le Plan Urbanisme Construction Architecture (PUCA) et l’Observatoire des Territoires d’Industrie (OTI), a invité collectivités territoriales, entreprises et industriels, professionnels de l’urbanisme et de l’aménagement à réfléchir sur l’intégration des activités productives dans les villes et territoires, ainsi qu’aux leviers d’actions mobilisables.  Nous rapportons ici une analyse de la table-ronde “la ville productive, rêve ou (future) réalité ?” [1]

Un large panel de besoins fonciers et immobiliers

Les activités productives recouvrent une diversité importante d’activités et de secteurs dont : fabrication, réparation, logistique, commerce de gros, artisanat et bâtiment.… Ces activités présentent des besoins distincts en termes de locaux d’activités, allant de petites cellules à de grands entrepôts, des stratégies foncières et immobilières hétérogènes, s’implantent sur des sites variés allant des cœurs urbains aux zones d’activités périphériques, voire en sites isolés. La définition des activités productives varie également d’un territoire et d’un acteur à l’autre. Plusieurs entrées sont possibles pour penser la localisation et l’intégration des activités productives dans les tissus urbains : par la définition d’une nomenclature d’activités, par le foncier ou l’immobilier, par les outils de production ou encore par les chaînes de valeur, dont la complexité rend toute appréhension particulièrement malaisée.

Des activités productives à l’épreuve de la pression foncière

On ne rêve donc pas à n’importe quelle activité productive dans n’importe quelle ville. Plusieurs modèles émergent : celui de l’économie circulaire, de la ville des makers, de l’industrie 4.0, de l’économie des proximités ou encore de la production distribuée au travers de petites unités de production géographiquement disséminées. Souvent excentrées du fait de nuisances difficilement compatibles avec les usages résidentiels, les activités productives peinent à trouver leur place dans le tissu urbain. Contrairement aux activités logistiques dont les flux de marchandises sont difficilement conciliables avec la compacité urbaine, les activités de réparation ou de maintenance ont besoin de cette implantation dans la ville dense pour être à proximité de la clientèle. De même, les entreprises de l’économie sociale et solidaire ou de l’économie circulaire sont souvent pensées en centre urbain, mais elles génèrent des flux importants et peuvent nécessiter un foncier conséquent. La pression foncière les empêche ainsi de s’implanter ou de se maintenir dans le tissu urbain.

Des dispositifs d’actions qui se cherchent encore

Les activités productives sont soumises à une double dynamique : leur éviction aux marges des agglomérations finalement rattrapées par l’urbanisation, et la raréfaction du foncier qui permettrait le développement de leurs projets. Face à ce constat, le sujet du maintien voire de la réintroduction des activités productives en ville prend de l’ampleur dans la construction des politiques publiques. La prise en compte des dynamiques de localisation des entreprises s’est encore accélérée depuis l’annonce de l’objectif de zéro artificialisation nette. Ce dernier ne se concrétise néanmoins pas encore par le déploiement de stratégies publiques structurées et mutualisées qu’il nécessite, mais par une pluralité d’initiatives locales juxtaposées. Les zones d’activités économiques concentrent l’attention des acteurs publics comme privés : achat du foncier dans une logique opportuniste, exploration des potentiels d’optimisation spatiale, opérations de densification qui restent encore rares et « bricolées », comme l’exemple du conditionnement de la vente d’une nouvelle parcelle à davantage de densité sur le nouveau site pour une entreprise du territoire. 

Pas d’activités productives sans volonté politique !
Des exemples venus d’ailleurs

La métropole lyonnaise cherche à atteindre cette réalité via des activités productives visibles dans l’espace urbain, par le déploiement d’ateliers et de micro-usines en rez-de-chaussée. Elle affiche également une volonté politique affirmée d’adopter des stratégies de maintien des activités productives[2], et de renouveler le tissu pour faire face aux enjeux de transition écologique et énergétique[3]. Pour autant, elle se confronte au moins à quatre obstacles :

  • – la (non) disponibilité du foncier et son coût ;
  • – la forte concurrence entre les activités productives et le logement ou le tertiaire ;
  • – la cohérence des politiques urbaines, comme par exemple le fait de penser la place dévolue à la circulation des marchandises au sein des villes lorsqu’une stratégie de mobilité douce est déployée ;
  • – les écueils de la mixité quand les activités productives ne sont ni désirées par les habitants, ni prêtes à faire l’effort de s’ouvrir sur la ville.

Autre métropole, autre matérialité. Bruxelles s’est avancée dans la concrétisation de la ville productive fonctionnelle avec citydev.brussels, ancienne Société de Développement pour la Région de Bruxelles-Capitale, pour traiter la question de l’insertion des activités productives à l’échelle du projet urbain et à l’échelle immobilière.[4]

La « ville productive » doit dépasser l’ambivalence du seul accueil d’activités productives propres et peu consommatrices de foncier. Elle nécessite une forte coordination des politiques publiques pour trouver son modèle. Les échelles de temps entre la ville productive et la ville résidentielle ne sont pas les mêmes et les nuisances de l’industrie, si elles peuvent être réduites et contrôlées, ne peuvent s’affranchir d’un processus de transformation de matières et des flux qu’il implique. 

(Ré)industrialiser les villes et les territoires, quelles leçons ?

L’industrie peine encore à trouver sa place dans le tissu urbain, ou tout simplement à se faire désirer dans nos territoires de proximité. La rivalité d’usages entre mobilité urbaine et flux logistiques reste encore largement impensée. L’avènement de l’industrie 4.0 ouvre des perspectives pour une industrie plus urbaine. Elle s’inscrit néanmoins dans deux continuums[5] :

  • – celui des grandes métropoles aux territoires les moins denses en passant par différentes palettes de villes moyennes,
  • – celui des start-ups et des bureaux tertiaires aux grandes industries en passant par une multitude de formes intermédiaires.

Les gros sites industriels resteront tendanciellement loin des villes et les start-ups plutôt dans les métropoles. Les logiques sont en revanche amenées à se diversifier à la croisée de ces deux continuums.

Au-delà des aspirations parfois candides à une souveraineté économique territoriale mise à mal par les chaînes d’approvisionnement, la question de la place de l’industrie pose celle de son inscription territoriale. Le projet industriel s’appuie en partie sur des ressources locales, telles que les ressources humaines, parfois la matière première ou encore les infrastructures existantes. Mais il peut lui-même entrer dans une logique d’économie circulaire en devenant ressource locale. Le projet industriel ne peut néanmoins s’extraire d’un écosystème commercial et économique dépassant largement le périmètre intercommunal. Penser l’industrialisation demande de penser des écosystèmes et une structuration des interdépendances, soit le renouvellement des coopérations et des solidarités territoriales.

[1] Table-ronde réunissant Alysée Flaut, directrice de la communication de Kickmaker, Flavie Ferchaud, maîtresse de conférences en aménagement de l’espace et urbanisme à l’université Gustave Eiffel – Lab’urba, Annette Groux, professeure des universités et Christine Liefooghe, maîtresse de conférence du laboratoire TVES de l’Université de Lille, Patricia Lejoux, chargée de recherche au laboratoire aménagement, économie, transports CNRS, ENTPE, Université Lyon 2 et Olivier Lluansi, associé PwC Strategy& senior fellow à l’ESCP Business School.

[2] Dossier de presse, La Métropole de Lyon agit pour le futur de l’industrie, 06.09.2022, https://www.grandlyon.com/fileadmin/user_upload/media/pdf/espace-presse/dp/2021/20210906_dp_global-industrie.pdf

[3] Dossier de presse, La Métropole agit pour le futur de l’industrie : premières actions engagées pour une industrie et une écologie compatibles, 28.01.2022, https://www.grandlyon.com/fileadmin/user_upload/media/pdf/espace-presse/dp/2022/20220128_dp_futurindustrie.pdf

[4] PUCA, Intégrer l’activité productive en ville : l’exemple de Bruxelles, 27.02.2020, http://www.urbanisme-puca.gouv.fr/IMG/pdf/bruxelles_v2.pdf

[5] Vincent Charlet, délégué général de La Fabrique de l’Industrie

Photo : AUDCM